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Les Huns selon Ammien Marcelin


Les Huns, peuple nomade venu d'Asie centrale, sont arrivés dans l'Est de l'Europe vers 374 de notre ère. Ils pénétrèrent à l'intérieur de l'Empire romain deux ans plus tard, suivis par une partie des Alains. Au début du Ve siècle, les Huns régnaient déjà sur un territoire s'étendant de l'Allemagne actuelle à l'Oural. Ammien Marcellin (330-400), le plus grand historien romain du IVe siècle, s'intéressa vivement aux différents peuples barbares avec lesquels les armées romaines durent lutter. Il nous a laissé dans ses Res Gestae une description célèbre des Huns… qu'il ne connaissait pourtant qu'indirectement ! Il fit d'eux une horde de sauvages à cheval, dont le portrait est saisissant mais caricatural.


Déjà les Romains savaient qu'à l'origine des invasions étaient les Huns

[31,2] (1) Remontons au principe du mal, et disons de quelles causes diverses est née cette terrible guerre, grosse de tant de désolation et de larmes. Les Huns sont à peine mentionnés dans les annales, et seulement comme une race sauvage répandue au-delà du Palus- Méotides, sur les bords de la mer Glaciale, et d'une férocité qui passe l'imagination.


Une caricature promise à un bel avenir : le Hun selon Ammien Marcelin

(2) Dès la naissance des enfants mâles, les Huns leur sillonnent les joues de profondes cicatrices, afin d'y détruire tout germe de duvet. Ces rejetons croissent et vieillissent imberbes, sous l'aspect hideux et dégradé des eunuques. Mais ils ont tous le corps trapu, les membres robustes, la tête volumineuse; et un excessif développement de carrure donne à leur conformation quelque chose de surnaturel. On dirait des animaux bipèdes plutôt que des êtres humains, ou de ces bizarres figures que le caprice de l'art place en saillie sur les corniches d'un pont.

(3) Des habitudes voisines de la brute répondent à cet extérieur repoussant. Les Huns ne cuisent ni n'assaisonnent ce qu'ils mangent, et se contentent pour aliments de racines sauvages, ou de la chair du premier animal venu, qu'ils font mortifier quelque temps, sur le cheval, entre leurs cuisses.

(4) Aucun toit ne les abrite. Les maisons chez eux ne sont d'usage journalier non plus que les tombeaux; on n'y trouverait pas même une chaumière. Ils vivent au milieu des bois et des montagnes, endurcis contre la faim, la soif et la froidure. En voyage même, ils ne traversent pas le seuil d'une habitation sans nécessité absolue, et ne s'y croient jamais en sûreté.

(5) Ils se font de toile, ou de peaux de rats des bois cousues ensemble, une espèce de tunique, qui leur sert pour toute occasion, et ne quittent ce vêtement, une fois qu'ils y ont passé la tête, que lorsqu'il tombe par lambeaux.

(6) Ils se coiffent de chapeaux à bords rabattus, et entourent de peaux de chèvres leurs jambes velues ; chaussure qui gêne la marche, et les rend peu propres à combattre à pied. Mais on les dirait cloués sur leurs chevaux, qui sont laidement mais vigoureusement conformés. C'est sur leur dos que les Huns vaquent à toute espèce de soin, assis quelquefois à la manière des femmes. À cheval jour et nuit, c'est de là qu'ils vendent et qu'ils achètent. Ils ne mettent pied à terre ni pour boire, ni pour manger, ni pour dormir, ce qu'ils font inclinés sur le maigre cou de leur monture, où ils rêvent tout à leur aise.


Les meilleurs guerriers du monde

(7) C'est encore à cheval qu'ils délibèrent des intérêts de la communauté. L'autorité d'un roi leur est inconnue; mais ils suivent tumultuairement le chef qui les mène au combat.

(8) Attaqués eux- mêmes, ils se partagent par bandes, et fondent sur l'ennemi en poussant des cris effroyables. Groupés ou dispersés, ils chargent ou fuient avec la promptitude de l'éclair, et sèment en courant le trépas. Aussi leur tactique, par sa mobilité même, est impuissante contre un rempart ou un camp retranché.

(9) Mais ce qui fait d'eux les plus redoutables guerriers de la terre, c'est qu'également sûrs de leurs coups de loin, et prodigues de leur vie dans le corps à corps, ils savent de plus, au moment où leur adversaire, cavalier ou piéton, suit des yeux les évolutions de leur épée, l'enlacer dans une courroie, qui paralyse tous ses mouvements. Leurs traits sont armés, en guise de fer, d'un os pointu, qu'ils y adaptent avec une adresse merveilleuse.


Le Hun, figure inversée de l'être civilisé

(10) Aucun d'eux ne laboure la terre, ni ne touche une charrue. Tous errent indéfiniment dans l'espace, sans toit, sans foyers, sans police, étrangers à toute habitude fixe, ou plutôt paraissant toujours fuir, à l'aide de chariots où ils ont pris domicile, où la femme s'occupe à façonner le hideux vêtement de son mari, le reçoit dans ses bras, enfante, et nourrit sa progéniture jusqu'à l'âge de la puberté. Nul d'entre eux, conçu, mis au monde, et élevé en autant de lieux différents, ne peut répondre à la question : "D'où es-tu?".

(11) Inconstants et perfides dans les conventions, les Huns tournent à la moindre lueur d'avantage; en général, ils font toute chose par emportement, et n'ont pas plus que les brutes le sentiment de ce qui est honnête ou déshonnête. Leur langage même est captieux et énigmatique. Ils n'adorent rien, ne croient à rien, et n'ont de culte que pour l'or. Leur humeur est changeante et irritable au point qu'une association entre eux, dans le cours d'une même journée, va se rompre sans provocation, et se renouer sans médiateur.

(12) À force de tuer et de piller de proche en proche, cette race indomptée par le seul instinct du brigandage fut amenée sur les frontières des Alains, qui sont les anciens Massagètes.

Traduction : Collection des Auteurs latins publiés sous la direction de M. NISARD, Ammien Marcellin, Jornandès..., Paris Firmin Didot, 1860.